EXTRAIT DES MEMOIRES DE L’ABBE GREGOIRE

Edition de Santé 1989


On se rappelle que des furieux avaient proposé d’incendier les bibliothèques publiques. De toutes parts on faisait main basse sur les livres, les tableaux, les monumens qui portaient l'empreinte de la religion, de la féodalité, de la royauté ; elle est incalculable la perte d'objets religieux, scientifiques et littéraires. Quand la première fois je proposai d'arrêter ces dévastations, on me gratifia de nouveau de l'épithète de fanatique ; on assura que, sous prétexte d'amour pour les arts, je voulais sauver les trophées de la superstition.

Cependant tels furent les excès auxquels on se porta, qu'enfin il fut possible de faire utilement entendre ma voix, et l'on consentit au comité à ce que je présentasse à la Convention un rapport contre le vandalisme. Je créai le mot pour tuer la chose.

L'accueil qu'obtint cette tentative m'encouragea, et ce premier rapport fût suivi de plusieurs autres sur le même sujet, à la suite desquels je fis décréter des mesures répressives contre les coupables. Mais encore fallait-il ménager l'amour-propre irrité de députés qui eux-mêmes avaient été les provocateurs ou les exécuteurs de dévastations. On m'aurait jeté à bas de la tribune si j'avais révélé toutes leurs turpitudes, ou celles de leurs complices, membres de diverses autorités épurées, c'est-à-dire composées, par les députés en mission d'hommes stupidement barbares. En voulez-vous des preuves ? Du sein du Comité j'expédiais journellement une multitude de lettres relatives aux livres et aux monumens. L'administration du district du Blanc, département de l'Indre me marquait que, pour assurer la conservation d'une bibliothèque, elle avait fait mettre les livres dans des tonneaux. Une autre administration avait fait apposer le scellé sur une serre-chaude, et comme on peut le croire les plantes avaient péri. Une autre à qui je demandais des détails sur les monumens des arts de son arrondissement, me répondait qu'elle n'avait qu'une tuilerie.

Le marteau des barbares dégradait les superbes basiliques élevées par la religion. On sait que des statues colossales des pères de l'Eglise, disposées circulairement au pourtour extérieur du dôme des Invalides, appelaient de loin l'œil du voyageur ; quinze cent mille francs avaient été dépensés pour dégrader ce monument et abattre ces statues. Je dénonçai le fait à la Convention ; je me fis enjoindre l'ordre de vérifier les faits afin de punir les auteurs de ce massacre monumentaire. Eh bien ! tous mes efforts ne purent arracher qu'un arrêté d'après lequel les coquins étaient innocens.

Mon zèle me valut beaucoup d'outrages et de menaces. J'étais un fanatique aristocrate ; comment en douter, puisque chez le stathouder les premiers ouvrages trouvés sur la table par Portier (de l'Oise) étaient mes rapports sur le vandalisme ?

Mis à jour (Samedi, 25 Septembre 2010 15:20)